Cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit une nouvelle! Je suis content de m’y être remis! Quant au résultat, s’il ne me déplaît pas pour ma part, ce n’est malheureusement pas à moi d’en juger!
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L’improbabilité des choses.
« Ce que tu me dis, si je résume, c’est que tu penses que l’amour qu’on éprouve pour une personne dépend du moment où tu l’as rencontrée ?
- Exactement oui.
- Tu penses que c’est le moment qui influe sur le devenir d’une relation ?
- Evidemment. Ce que tu es à un moment de ta vie va forcément influer sur la perception de la personne rencontrée à ce même moment, et vice-versa. Je n’étais pas le même homme à 20 ans. Si j’avais rencontré ma copine à cet âge-là, sans doute n’aurait-elle pas aimé le bonhomme que j’étais. Pas la même perception de la vie, pas la même maturité, et surtout, pas les mêmes désirs ! Je n’avais nul désir de me fixer avec une fille à 20 ans.
- Et au moment de votre rencontre…
- A ce moment là, j’acceptais l’idée qu’une personne entre intimement dans ma vie…
- Ce que tu m’as refusé à 22 ans…
- Tu ne m’aimais pas !
- Tu ne voulais pas d’une relation amoureuse !
- Certes, mais je suis néanmoins tombé amoureux de toi ! D’où ma théorie !
- Donc si je t’avais rencontré à 25 ans plutôt qu’à 22, on aurait eu une relation amoureuse ?
- Pas forcément… Bon, je vais essayer d’être clair… »
Ernest et Emilie s’étaient rencontrés quelques années plus tôt lors d’une soirée chez des amis communs. Emilie avait été très vite attirée par Ernest, garçon qui semblait relativement assez sûr de lui, mais qui montrait une certaine réserve malgré tout. Il semblait beaucoup donner mais n’en faisait rien en réalité. Elle l’avait observé durant la soirée, le regardant choisir la musique, discuter avec des gens, séduire des filles, toujours souriant. Mais elle avait surtout gardé en mémoire les moments où il était seul, où il s’absentait, où son regard se portait vers le ciel, vers l’infini. Puis au milieu de la soirée, leurs regards se croisèrent. Elle eut cette étrange sensation que malgré sa façon de s’exprimer et de faire rire les gens, il était terriblement seul, et qu’il aimait ça. Quelques minutes après, il vint lui parler. Il fut très courtois et entama une conversation qui semblait être sincère, il avait l’air vraiment intéressé, posant des questions très pointues et précises sur ce qu’elle faisait. Il semblait avaler les informations, les enregistrer pour mieux les comprendre. Alors elle lui parla de ses études en économie. Il semblait lui-même s’intéresser à cette matière, mais plus en citoyen éveillé. Il avait de bonnes connaissances pour un non-initié, ce qui la surprit. Lui, il faisait de la biologie et espérait pouvoir se lancer très prochainement dans la biologie marine. Il était passionné par la vie aquatique. Il trouvait les requins majestueux et déplorait qu’on en massacre des dizaines de millions chaque année. Emilie fut surprise par ce chiffre, mais il le confirma. Certains scientifiques parlent de chiffres vacillant entre 100 et 200 millions. Il lui expliqua alors l’enjeu écologique de tels massacres et elle découvrit un jeune homme terriblement éveillé, qui non seulement s’intéressait à la société dans laquelle il vivait, mais avait une conscience écologique de son existence qui la fascinait.
Elle fut très rapidement charmée. Il avait cette façon de toujours sortir un mot moqueur, il riait souvent de lui mais avait aussi un humour pince sans rire, mais jamais méchant. Il regardait toujours droit dans les yeux, et lorsqu’il écoutait une réponse, il souriait tendrement, donnant l’impression qu’il se foutait bien de ce qu’on lui racontait, mais enchaînait sur une question en rapport avec la réponse et ça déstabilisait.
Pourtant, ce soir-là, il ne resta pas longtemps avec elle. Il alla discuter ensuite avec une autre fille et finit par rentrer avec elle.
Ils se croisèrent environ deux mois plus tard lors d’une autre soirée.
Il vint lui dire bonsoir dès qu’il l’aperçut. Il se rappelait de son prénom et lui demanda même si elle s’en sortait dans son étude de l’économie. Et c’est alors qu’il lui dit qu’il n’était venu que dans l’espoir de la revoir car il avait beaucoup aimé lui parler. De plus, il l’avait trouvée terriblement jolie, mais ça il se garda de lui dire.
Elle fut étonnée d’une si brusque révélation mais fut plutôt flattée de l’entendre.
A la suite de cela, ils sortirent ensemble. Cela dura à peine un mois. C’est elle qui rompit. Elle n’arrivait pas à le suivre. Il se renfermait à la moindre intimité, refusait de dormir chez elle, ou les rares fois, elle se réveillait seule.
Néanmoins, ils restèrent en contact et devinrent amis. C’est alors qu’elle le découvrit autrement. C’était un garçon secret, timide certes, qui pourtant s’ouvrait à toutes connaissances. Curieux, il emmagasinait une quantité d’informations variées pour son seul plaisir. Il voulait en savoir le plus possible pour contrôler au mieux ce qui l’entourait. C’est pour cela qu’il lui était impossible d’avoir une relation amoureuse, il refusait de ne pas maîtriser ses sentiments. Et l’amour, indomptable, le faisait fuir.
Il regretta néanmoins qu’elle l’ait quitté. Il aimait sa proximité mais était incapable de le lui dire. D’ailleurs, il avait réussi à se mettre d’accord avec lui-même que s’il y avait bien une fille à qui il serait prêt à s’ouvrir, c’était elle. Il n’eut malheureusement pas le temps de lui dévoiler, ou simplement pas le courage de lui montrer. C’était tellement plus simple de lui parler des dauphins, des orques ou des poissons lunes. C’étaient des sujets qu’il maîtrisait.
Le temps passa et il partit de par le monde visiter les mers et les océans. Mais dès qu’il revenait, il l’appelait et ils se racontaient leurs petites existences. Elle adorait lui parler, et il aimait plus que tout l’écouter. Il le savait, elle était la première qu’il avait aimée. Et d’ailleurs, c’était un fait, elle avait une place particulière dans son cœur, et à chaque fois qu’il la voyait, ou qu’il l’avait au téléphone, ou qu’il la lisait par mail, cette place particulière de son cœur se serrait, et il aimait cette sensation douloureuse, et il ne pouvait s’empêcher de la regarder dans les yeux en lui souriant, et elle, elle ne pouvait ignorer cette chaleur dans son ventre, parce que ce garçon, malgré tout, lui faisait de l’effet.
Bien sûr, ils avaient tous les deux fait leurs vies depuis le temps. Elle était mariée, se disait heureuse, quant à lui, il vivait avec quelqu’un, ne songeait pas au mariage car cela lui semblait inutile.
Et c’est ainsi, qu’à cette terrasse de café, ils en étaient venus à parler de ces moments de vies où on est plus disposé à aimer ou à être aimé.
« Alors… Continua Ernest. Tu as fait de l’économie, donc si je te parle de probabilités, tu n’es pas perdue… Donc, bon… Pour définir ce qui est probable, on dira que c’est ce qui peut arriver, qui a des chances d’arriver. Ok ? Ce que je veux dire, c’est qu’il est probable qu’à une certaine période de ta vie, tu rencontres un homme que tu aimes et qui t’aimes, autant qu’il est probable qu’à une autre période vous ne vous seriez jamais aimés. Pour la simple et bonne raison que peut-être tu aurais détesté le jeune adulte de 20 ans qu’il était, se saoulant tous les vendredis et samedis soirs. Ok c’est cliché mais c’est pour l’exemple. Comme rien ne t’assure que tu l’aimeras encore dans 10 ans même si tu en as fait le vœu en ta mariant. Tu ne peux rien prévoir. C’est l’improbabilité de l’amour. Il est improbable que tu tombes amoureuse de quelqu’un, pourtant ça arrive. La rencontre à la bonne période de ta vie, période où tu es épanouie ou que sais-je ?, mais période où tu plais à ton futur amoureux telle que tu es. Ensuite, tomber amoureux l’un de l’autre. Y’a une chance sur combien ? Ce n’est pas parce que tu aimes quelqu’un qu’il t’aimera en retour. Donc la probabilité pour qu’il t’aime aussi est terriblement faible. Tu deviens donc la bonne personne au bon endroit au bon moment dans la bonne période de deux existences qui se vivaient jusqu’alors l’une sans l’autre.
C’est là où je veux en venir. Tu piges ?
- Oui. Mais ta théorie ne prend pas en compte bon nombre d’éléments.
- Et lesquels ? Dit-il surpris.
- Tu exposes une théorie avec ta seule façon de penser, comme si tu pensais avoir forcément raison ! Et tu oublies qu’il y a d’autres façons de penser. Pourquoi ce que tu appelles improbabilité de l’amour ne pourrait-il pas être appelé tout simplement destin ?
- Alors d’abord, une théorie, c’est une réflexion spéculative. Je ne dis pas que j’ai raison. Ensuite, à moins que tu aies beaucoup changé, et j’en doute, je sais que tu ne crois absolument pas au destin !
- Certes, mais il faut bien que j’essaie de te contredire !
- Et pourquoi ?
- J’aime bien quand tu t’agaces !
- Emilie…
- Pour en revenir à ce que tu dis… Exposons ta théorie de façon plus concrète. Prenons notre cas si ça ne te dérange pas.
- Je suis un scientifique, je suis prêt à toutes les expériences !
- Ce que tu dis, c’est que si toi et moi nous étions rencontrés plus tard, ça aurait pu être autrement ?
- Oui, c’est exactement ce que je dis ! Imagine : tu me rencontres alors que je me sens prêt à m’ouvrir à toi, c’est-à-dire que je dois me trouver dans une période de ma vie où j’ai déjà compris que si je n’apprends pas à m’ouvrir à l’autre, toutes mes relations sont vouées à l’échec, et soit dit en passant, c’est toi qui me la fait comprendre. Donc si je suis dans cette période et que toi tu es dans une période à peu près similaire et que le garçon qui s’ouvre à toi te plaît beaucoup et que tu finis par pourquoi pas tomber amoureuse de lui parce que tu lui fais confiance et que tu le prends au sérieux… C’est possible oui.
- Mais ce n’est pas sûr…
- C’est la magie de la vie, de l’amour, on n’est jamais certain de rien à 100%.
- Si ! Je sais par exemple, reprit-elle, que je traverserai cette route pour rentrer chez moi.
- Non.
- Comment ça non ?
- Il est probable que tu traverses cette route, mais tu ne peux en être certaine.
- Je sais quand même par où je vais passer !
- Peut-être qu’une voiture te renversera en traversant.
- C’est sympa.
- Je ne l’espère pas bien évidemment !
- Ouf ! Et si je fais attention…
- Tu peux faire une rupture d’anévrisme… Une voiture peut foncer sur cette terrasse, quelqu’un peut nous prendre en otage… Que sais-je ?
- Certes, mais il y a peu de chances…
- Oui, mais il y en a ! C’est l’improbabilité de la vie ! Il est improbable que tu ne traverses pas cette rue, mais il existe une probabilité pour que ça n’existe pas ! Tu ne peux jamais être certaine de tout ! C’est pour ça que lorsqu’on me parle mariage, je tique. Je ne peux pas faire le vœu d’aimer la même femme toute ma vie, parce que ça ne dépend pas de moi. Ça dépend d’une foule d’évènements, d’une foule de probabilités, d’improbabilités, de tellement de choses sur lesquelles je n’ai aucune maîtrise…
- D’accord, mais après tout, ce n’est qu’un vœu… Je veux dire, tu remets ton sort entre les mains du hasard…
- Bé je ne sais pas… Dans son sens premier, un vœu, c’est une promesse faite à Dieu. Tu t’es engagée auprès d’une force supérieure… Même si tu n’y crois pas. Mais je dis ça pour frimer parce qu’aujourd’hui, un vœu, c’est un souhait.
- Je suis d’accord, t’es un frimeur !
- Donc tu es prête à faire un vœu, un souhait, je ne relèverai pas ce que tu as dit, en espérant que le hasard fasse bien les choses et que vous vous aimiez jusqu’à la fin de vos jours ? Alors qu’un autre hasard peut te faire rencontrer un autre homme, et te faire l’aimer encore davantage et te rendre encore plus heureuse ?
- Ou malheureuse…
- Oui, ça fait partie des probabilités…
- Mais alors dans ce cas-là, on ne fait plus rien…
- Oh si ! On fait tout ce qu’on peut ! Sauf des souhaits débiles !
- T’es dur !
- Réaliste !
- As-tu conscience Ernest, qu’avec ta théorie, tu dois prendre en compte la possibilité qu’un jour nous puissions nous aimer ?
- Comment ça ? Demanda Ernest intrigué.
- Peut-être que dans quelques années, on se retrouvera encore une fois et que j’aurais envie de partir avec toi à l’autre bout du monde pour regarder les derniers requins nager au milieux des dernières barrières de corail… Que j’aurais envie de faire ma vie avec toi à cette période là de ma vie…
- Il faudra que j’en ai aussi envie…
- Oui. Mais avec ta théorie, c’est probable.
- Cela l’est d’autant plus que… Enfin… Non rien.
- Si si, termine, ce ne sont là que pures réflexions spéculatives, et je m’y connais en spéculations, j’ai fait de l’éco !
- Ce que j’allais dire, c’est que pour éclairer des probabilités, tu dois y rajouter des facteurs. Ainsi, la probabilité se réduit. Par exemple, à notre histoire on peut rajouter plusieurs facteurs. Le premier, c’est qu’on a eu une relation toi et moi. Courte certes, mais elle existe. Du coup, on sait à peu près comment cela peut fonctionner sur un plan sexuel…
- Je dirai plutôt bien non ? Dit-elle.
- C’est un facteur à rajouter qui réduit encore la probabilité. Ensuite, il y a le fait que nous nous entendons bien et que nous aimons passer du temps ensemble.
- C’est vrai.
- On doit rajouter le fait que j’ai été très mais alors très amoureux de toi, que j’en ai quitté le pays et que je porterai sur toi, éternellement, un regard différent.
- Vraiment ?
- Ce n’est pas tout ! Il ne faut pas oublier le fait que tu es mariée et que j’ai une petite amie.
- Je parlais pour dans quelques années… Dans l’hypothèse que mon vœu n’est pas été entendu…
- Entendu par qui ?
- Par… Le hasard ?
- T’es mal barrée ma vieille !
- Vieille ?
- Et puis autre problème…
- Lequel ?
- Tu disais vouloir voir des requins avec moi.
- Au milieu des barrières de corail.
- Dans quelques années, il n’y aura plus de requins.
- Alors la probabilité est si grande que ça n’arrivera jamais qu’on vive une telle aventure ?
- Si, ça peut arriver, il y en a bien qui gagnent au loto !
- Je n’ai jamais gagné au loto moi…
- Pourquoi t’es-tu mariée Emilie ?
- Parce que je l’aime.
- On ne se marie pas parce qu’on aime.
- Et pourquoi alors ?
- Parce qu’on veut être aimé et aimer toute sa vie. On veut s’assurer de ne pas être abandonné.
- Mais rien ne nous l’assure.
- La mariage donne l’illusion qu’on ne sera jamais seul.
- Et toi Ernest, tu n’as jamais eu peur d’être seul… D’ailleurs, as-tu peur de quoique ce soit toi ?
- Oui…
- Je serais curieuse de savoir ce qui peut effrayer un homme qui nage au milieu des requins ? »
Elle n’avait pas idée de ce qu’elle avait dit. Bien sûr qu’il avait peur. Il avait peur d’elle. Des sentiments à son encontre qu’il n’avait jamais réussi à faire disparaître. Il était terrifié à l’idée de l’aimer et de ne plus l’aimer.
Il adorait la façon dont elle le regardait, son sourire et son regard complices, et puis cette façon qu’elle avait de se moquer de lui… Et pire, lui qui pouvait rester en apnée plusieurs minutes, manquait de souffle à ses côtés.
« Alors ? De quoi peux-tu bien avoir peur ?
- Je peux être honnête ?
- On a toujours fonctionné comme ça il me semble, non ?
- Je ne sais pas… Je ne crois pas non…
- Tu me fais peur Ernest…
- C’est exactement ça, lui dit-il en la regardant droit dans les yeux. Il entendait les battements de son cœur, comme s’il était sous l’eau, à observer ses poissons.
- Comment ça ? Insista-t-elle.
- Tu, me fais peur.
- Moi ? Je te fais peur ? Et pourquoi ?
- Parce que j’ai toujours ressenti quelque chose pour toi… Et qu’en luttant contre… Et ces sentiments depuis tant d’années…
- Mais… Pourquoi je te fais peur ? Insista-t-elle de nouveau.
- Parce que j’ai peur de ce que je ne comprends pas. Et je ne comprends pas pourquoi j’ai de tels sentiments…
- Je ne les mérite pas ?
- Non non… Je veux dire… Depuis le temps, ils auraient dû disparaître… Et au lieu de ça, ils sont toujours là… Cela ne m’empêche pas d’aimer, mais… Je sens toujours ces petits picotements qui me disent…
- Ils te disent quoi ces picotements ?
- Que… Que je ferais bien de partir…
- Alors tu vas encore fuir ?
- Qu’as-tu d’autre à me proposer ? »
Ils se dirent alors au revoir. Ce fut un au revoir particulier. Ils se serrèrent dans leurs bras, et Ernest lui posa un baiser sur le front. Ils se sourirent timidement et se quittèrent sur cette drôle d’impression que cette conversation était peut-être allée trop loin, ou pas assez.
Ernest la regarda passer de l’autre côté de cette route qu’elle avait prévu de traverser. Il fut heureux qu’elle réussisse. Elle se retourna et lui fit un signe d’au revoir de la main. Elle rentra alors chez elle rejoindre son mari. Ce soir là, elle se demanda si elle avait envie de nager avec les requins. Elle en était curieuse en tout cas.
De son côté, Ernest entra dans la première bouche de métro et s’empila au milieu des citadins. Il pensa alors que si les poissons se déplaçaient en banc, c’était suite à une longue évolution de plusieurs millions d’années pour mieux répondre aux attaques des prédateurs. Les hommes avaient mis à peine 7000 ans pour s’entasser les uns contre les autres, juste pour travailler, pour leur survie à eux-aussi. C’était un bien étrange monde.
Il repensa à Emilie et à ce qu’elle avait dit… Peut-être que dans quelques années, elle nagerait à ses côtés avec les derniers des requins, et que ses picotements seraient toujours là, et qu’ils lui diraient cette fois : « Suis-la, elle t’aime elle-aussi. » Et ce doux songe, il le devait à son système de pensée qui lui laissait croire que tout était possible, que tout entrait dans un système de probabilités, mais que néanmoins, il ne fallait pas trop espérer.
« Ce que tu me dis, si je résume, c’est que tu penses que l’amour qu’on éprouve pour une personne dépend du moment où tu l’as rencontrée ?- Exactement oui.- Tu penses que c’est le moment qui influe sur le devenir d’une relation ?- Evidemment. Ce que tu es à un moment de ta vie va forcément influer sur la perception de la personne rencontrée à ce même moment, et vice-versa. Je n’étais pas le même homme à 20 ans. Si j’avais rencontré ma copine à cet âge-là, sans doute n’aurait-elle pas aimé le bonhomme que j’étais. Pas la même perception de la vie, pas la même maturité, et surtout, pas les mêmes désirs ! Je n’avais nul désir de me fixer avec une fille à 20 ans.- Et au moment de votre rencontre…- A ce moment là, j’acceptais l’idée qu’une personne entre intimement dans ma vie…- Ce que tu m’as refusé à 22 ans…- Tu ne m’aimais pas !- Tu ne voulais pas d’une relation amoureuse !- Certes, mais je suis néanmoins tombé amoureux de toi ! D’où ma théorie !- Donc si je t’avais rencontré à 25 ans plutôt qu’à 22, on aurait eu une relation amoureuse ?- Pas forcément… Bon, je vais essayer d’être clair… »
Ernest et Emilie s’étaient rencontrés quelques années plus tôt lors d’une soirée chez des amis communs. Emilie avait été très vite attirée par Ernest, garçon qui semblait relativement assez sûr de lui, mais qui montrait une certaine réserve malgré tout. Il semblait beaucoup donner mais n’en faisait rien en réalité. Elle l’avait observé durant la soirée, le regardant choisir la musique, discuter avec des gens, séduire des filles, toujours souriant. Mais elle avait surtout gardé en mémoire les moments où il était seul, où il s’absentait, où son regard se portait vers le ciel, vers l’infini. Puis au milieu de la soirée, leurs regards se croisèrent. Elle eut cette étrange sensation que malgré sa façon de s’exprimer et de faire rire les gens, il était terriblement seul, et qu’il aimait ça. Quelques minutes après, il vint lui parler. Il fut très courtois et entama une conversation qui semblait être sincère, il avait l’air vraiment intéressé, posant des questions très pointues et précises sur ce qu’elle faisait. Il semblait avaler les informations, les enregistrer pour mieux les comprendre. Alors elle lui parla de ses études en économie. Il semblait lui-même s’intéresser à cette matière, mais plus en citoyen éveillé. Il avait de bonnes connaissances pour un non-initié, ce qui la surprit. Lui, il faisait de la biologie et espérait pouvoir se lancer très prochainement dans la biologie marine. Il était passionné par la vie aquatique. Il trouvait les requins majestueux et déplorait qu’on en massacre des dizaines de millions chaque année. Emilie fut surprise par ce chiffre, mais il le confirma. Certains scientifiques parlent de chiffres vacillant entre 100 et 200 millions. Il lui expliqua alors l’enjeu écologique de tels massacres et elle découvrit un jeune homme terriblement éveillé, qui non seulement s’intéressait à la société dans laquelle il vivait, mais avait une conscience écologique de son existence qui la fascinait. Elle fut très rapidement charmée. Il avait cette façon de toujours sortir un mot moqueur, il riait souvent de lui mais avait aussi un humour pince sans rire, mais jamais méchant. Il regardait toujours droit dans les yeux, et lorsqu’il écoutait une réponse, il souriait tendrement, donnant l’impression qu’il se foutait bien de ce qu’on lui racontait, mais enchaînait sur une question en rapport avec la réponse et ça déstabilisait. Pourtant, ce soir-là, il ne resta pas longtemps avec elle. Il alla discuter ensuite avec une autre fille et finit par rentrer avec elle.Ils se croisèrent environ deux mois plus tard lors d’une autre soirée.Il vint lui dire bonsoir dès qu’il l’aperçut. Il se rappelait de son prénom et lui demanda même si elle s’en sortait dans son étude de l’économie. Et c’est alors qu’il lui dit qu’il n’était venu que dans l’espoir de la revoir car il avait beaucoup aimé lui parler. De plus, il l’avait trouvée terriblement jolie, mais ça il se garda de lui dire.Elle fut étonnée d’une si brusque révélation mais fut plutôt flattée de l’entendre. A la suite de cela, ils sortirent ensemble. Cela dura à peine un mois. C’est elle qui rompit. Elle n’arrivait pas à le suivre. Il se renfermait à la moindre intimité, refusait de dormir chez elle, ou les rares fois, elle se réveillait seule.Néanmoins, ils restèrent en contact et devinrent amis. C’est alors qu’elle le découvrit autrement. C’était un garçon secret, timide certes, qui pourtant s’ouvrait à toutes connaissances. Curieux, il emmagasinait une quantité d’informations variées pour son seul plaisir. Il voulait en savoir le plus possible pour contrôler au mieux ce qui l’entourait. C’est pour cela qu’il lui était impossible d’avoir une relation amoureuse, il refusait de ne pas maîtriser ses sentiments. Et l’amour, indomptable, le faisait fuir.Il regretta néanmoins qu’elle l’ait quitté. Il aimait sa proximité mais était incapable de le lui dire. D’ailleurs, il avait réussi à se mettre d’accord avec lui-même que s’il y avait bien une fille à qui il serait prêt à s’ouvrir, c’était elle. Il n’eut malheureusement pas le temps de lui dévoiler, ou simplement pas le courage de lui montrer. C’était tellement plus simple de lui parler des dauphins, des orques ou des poissons lunes. C’étaient des sujets qu’il maîtrisait.
Le temps passa et il partit de par le monde visiter les mers et les océans. Mais dès qu’il revenait, il l’appelait et ils se racontaient leurs petites existences. Elle adorait lui parler, et il aimait plus que tout l’écouter. Il le savait, elle était la première qu’il avait aimée. Et d’ailleurs, c’était un fait, elle avait une place particulière dans son cœur, et à chaque fois qu’il la voyait, ou qu’il l’avait au téléphone, ou qu’il la lisait par mail, cette place particulière de son cœur se serrait, et il aimait cette sensation douloureuse, et il ne pouvait s’empêcher de la regarder dans les yeux en lui souriant, et elle, elle ne pouvait ignorer cette chaleur dans son ventre, parce que ce garçon, malgré tout, lui faisait de l’effet.Bien sûr, ils avaient tous les deux fait leurs vies depuis le temps. Elle était mariée, se disait heureuse, quant à lui, il vivait avec quelqu’un, ne songeait pas au mariage car cela lui semblait inutile. Et c’est ainsi, qu’à cette terrasse de café, ils en étaient venus à parler de ces moments de vies où on est plus disposé à aimer ou à être aimé.
« Alors… Continua Ernest. Tu as fait de l’économie, donc si je te parle de probabilités, tu n’es pas perdue… Donc, bon… Pour définir ce qui est probable, on dira que c’est ce qui peut arriver, qui a des chances d’arriver. Ok ? Ce que je veux dire, c’est qu’il est probable qu’à une certaine période de ta vie, tu rencontres un homme que tu aimes et qui t’aimes, autant qu’il est probable qu’à une autre période vous ne vous seriez jamais aimés. Pour la simple et bonne raison que peut-être tu aurais détesté le jeune adulte de 20 ans qu’il était, se saoulant tous les vendredis et samedis soirs. Ok c’est cliché mais c’est pour l’exemple. Comme rien ne t’assure que tu l’aimeras encore dans 10 ans même si tu en as fait le vœu en ta mariant. Tu ne peux rien prévoir. C’est l’improbabilité de l’amour. Il est improbable que tu tombes amoureuse de quelqu’un, pourtant ça arrive. La rencontre à la bonne période de ta vie, période où tu es épanouie ou que sais-je ?, mais période où tu plais à ton futur amoureux telle que tu es. Ensuite, tomber amoureux l’un de l’autre. Y’a une chance sur combien ? Ce n’est pas parce que tu aimes quelqu’un qu’il t’aimera en retour. Donc la probabilité pour qu’il t’aime aussi est terriblement faible. Tu deviens donc la bonne personne au bon endroit au bon moment dans la bonne période de deux existences qui se vivaient jusqu’alors l’une sans l’autre. C’est là où je veux en venir. Tu piges ?- Oui. Mais ta théorie ne prend pas en compte bon nombre d’éléments.- Et lesquels ? Dit-il surpris.- Tu exposes une théorie avec ta seule façon de penser, comme si tu pensais avoir forcément raison ! Et tu oublies qu’il y a d’autres façons de penser. Pourquoi ce que tu appelles improbabilité de l’amour ne pourrait-il pas être appelé tout simplement destin ?- Alors d’abord, une théorie, c’est une réflexion spéculative. Je ne dis pas que j’ai raison. Ensuite, à moins que tu aies beaucoup changé, et j’en doute, je sais que tu ne crois absolument pas au destin !- Certes, mais il faut bien que j’essaie de te contredire !- Et pourquoi ?- J’aime bien quand tu t’agaces !- Emilie… - Pour en revenir à ce que tu dis… Exposons ta théorie de façon plus concrète. Prenons notre cas si ça ne te dérange pas.- Je suis un scientifique, je suis prêt à toutes les expériences !- Ce que tu dis, c’est que si toi et moi nous étions rencontrés plus tard, ça aurait pu être autrement ? - Oui, c’est exactement ce que je dis ! Imagine : tu me rencontres alors que je me sens prêt à m’ouvrir à toi, c’est-à-dire que je dois me trouver dans une période de ma vie où j’ai déjà compris que si je n’apprends pas à m’ouvrir à l’autre, toutes mes relations sont vouées à l’échec, et soit dit en passant, c’est toi qui me la fait comprendre. Donc si je suis dans cette période et que toi tu es dans une période à peu près similaire et que le garçon qui s’ouvre à toi te plaît beaucoup et que tu finis par pourquoi pas tomber amoureuse de lui parce que tu lui fais confiance et que tu le prends au sérieux… C’est possible oui.- Mais ce n’est pas sûr… - C’est la magie de la vie, de l’amour, on n’est jamais certain de rien à 100%. - Si ! Je sais par exemple, reprit-elle, que je traverserai cette route pour rentrer chez moi.- Non.- Comment ça non ?- Il est probable que tu traverses cette route, mais tu ne peux en être certaine.- Je sais quand même par où je vais passer !- Peut-être qu’une voiture te renversera en traversant.- C’est sympa.- Je ne l’espère pas bien évidemment !- Ouf ! Et si je fais attention…- Tu peux faire une rupture d’anévrisme… Une voiture peut foncer sur cette terrasse, quelqu’un peut nous prendre en otage… Que sais-je ?- Certes, mais il y a peu de chances…- Oui, mais il y en a ! C’est l’improbabilité de la vie ! Il est improbable que tu ne traverses pas cette rue, mais il existe une probabilité pour que ça n’existe pas ! Tu ne peux jamais être certaine de tout ! C’est pour ça que lorsqu’on me parle mariage, je tique. Je ne peux pas faire le vœu d’aimer la même femme toute ma vie, parce que ça ne dépend pas de moi. Ça dépend d’une foule d’évènements, d’une foule de probabilités, d’improbabilités, de tellement de choses sur lesquelles je n’ai aucune maîtrise… - D’accord, mais après tout, ce n’est qu’un vœu… Je veux dire, tu remets ton sort entre les mains du hasard…- Bé je ne sais pas… Dans son sens premier, un vœu, c’est une promesse faite à Dieu. Tu t’es engagée auprès d’une force supérieure… Même si tu n’y crois pas. Mais je dis ça pour frimer parce qu’aujourd’hui, un vœu, c’est un souhait.- Je suis d’accord, t’es un frimeur ! - Donc tu es prête à faire un vœu, un souhait, je ne relèverai pas ce que tu as dit, en espérant que le hasard fasse bien les choses et que vous vous aimiez jusqu’à la fin de vos jours ? Alors qu’un autre hasard peut te faire rencontrer un autre homme, et te faire l’aimer encore davantage et te rendre encore plus heureuse ? - Ou malheureuse…- Oui, ça fait partie des probabilités…- Mais alors dans ce cas-là, on ne fait plus rien…- Oh si ! On fait tout ce qu’on peut ! Sauf des souhaits débiles !- T’es dur !- Réaliste !- As-tu conscience Ernest, qu’avec ta théorie, tu dois prendre en compte la possibilité qu’un jour nous puissions nous aimer ?- Comment ça ? Demanda Ernest intrigué.- Peut-être que dans quelques années, on se retrouvera encore une fois et que j’aurais envie de partir avec toi à l’autre bout du monde pour regarder les derniers requins nager au milieux des dernières barrières de corail… Que j’aurais envie de faire ma vie avec toi à cette période là de ma vie…- Il faudra que j’en ai aussi envie…- Oui. Mais avec ta théorie, c’est probable.- Cela l’est d’autant plus que… Enfin… Non rien. - Si si, termine, ce ne sont là que pures réflexions spéculatives, et je m’y connais en spéculations, j’ai fait de l’éco !- Ce que j’allais dire, c’est que pour éclairer des probabilités, tu dois y rajouter des facteurs. Ainsi, la probabilité se réduit. Par exemple, à notre histoire on peut rajouter plusieurs facteurs. Le premier, c’est qu’on a eu une relation toi et moi. Courte certes, mais elle existe. Du coup, on sait à peu près comment cela peut fonctionner sur un plan sexuel…- Je dirai plutôt bien non ? Dit-elle.- C’est un facteur à rajouter qui réduit encore la probabilité. Ensuite, il y a le fait que nous nous entendons bien et que nous aimons passer du temps ensemble. - C’est vrai.- On doit rajouter le fait que j’ai été très mais alors très amoureux de toi, que j’en ai quitté le pays et que je porterai sur toi, éternellement, un regard différent.- Vraiment ?- Ce n’est pas tout ! Il ne faut pas oublier le fait que tu es mariée et que j’ai une petite amie.- Je parlais pour dans quelques années… Dans l’hypothèse que mon vœu n’est pas été entendu…- Entendu par qui ?- Par… Le hasard ?- T’es mal barrée ma vieille !- Vieille ?- Et puis autre problème…- Lequel ?- Tu disais vouloir voir des requins avec moi.- Au milieu des barrières de corail.- Dans quelques années, il n’y aura plus de requins.- Alors la probabilité est si grande que ça n’arrivera jamais qu’on vive une telle aventure ?- Si, ça peut arriver, il y en a bien qui gagnent au loto ! - Je n’ai jamais gagné au loto moi…- Pourquoi t’es-tu mariée Emilie ?- Parce que je l’aime.- On ne se marie pas parce qu’on aime.- Et pourquoi alors ?- Parce qu’on veut être aimé et aimer toute sa vie. On veut s’assurer de ne pas être abandonné.- Mais rien ne nous l’assure.- La mariage donne l’illusion qu’on ne sera jamais seul.- Et toi Ernest, tu n’as jamais eu peur d’être seul… D’ailleurs, as-tu peur de quoique ce soit toi ?- Oui…- Je serais curieuse de savoir ce qui peut effrayer un homme qui nage au milieu des requins ? »
Elle n’avait pas idée de ce qu’elle avait dit. Bien sûr qu’il avait peur. Il avait peur d’elle. Des sentiments à son encontre qu’il n’avait jamais réussi à faire disparaître. Il était terrifié à l’idée de l’aimer et de ne plus l’aimer. Il adorait la façon dont elle le regardait, son sourire et son regard complices, et puis cette façon qu’elle avait de se moquer de lui… Et pire, lui qui pouvait rester en apnée plusieurs minutes, manquait de souffle à ses côtés.
« Alors ? De quoi peux-tu bien avoir peur ?- Je peux être honnête ?- On a toujours fonctionné comme ça il me semble, non ?- Je ne sais pas… Je ne crois pas non… - Tu me fais peur Ernest…- C’est exactement ça, lui dit-il en la regardant droit dans les yeux. Il entendait les battements de son cœur, comme s’il était sous l’eau, à observer ses poissons.- Comment ça ? Insista-t-elle.- Tu, me fais peur.- Moi ? Je te fais peur ? Et pourquoi ?- Parce que j’ai toujours ressenti quelque chose pour toi… Et qu’en luttant contre… Et ces sentiments depuis tant d’années… - Mais… Pourquoi je te fais peur ? Insista-t-elle de nouveau.- Parce que j’ai peur de ce que je ne comprends pas. Et je ne comprends pas pourquoi j’ai de tels sentiments…- Je ne les mérite pas ?- Non non… Je veux dire… Depuis le temps, ils auraient dû disparaître… Et au lieu de ça, ils sont toujours là… Cela ne m’empêche pas d’aimer, mais… Je sens toujours ces petits picotements qui me disent…- Ils te disent quoi ces picotements ?- Que… Que je ferais bien de partir…- Alors tu vas encore fuir ?- Qu’as-tu d’autre à me proposer ? »
Ils se dirent alors au revoir. Ce fut un au revoir particulier. Ils se serrèrent dans leurs bras, et Ernest lui posa un baiser sur le front. Ils se sourirent timidement et se quittèrent sur cette drôle d’impression que cette conversation était peut-être allée trop loin, ou pas assez.Ernest la regarda passer de l’autre côté de cette route qu’elle avait prévu de traverser. Il fut heureux qu’elle réussisse. Elle se retourna et lui fit un signe d’au revoir de la main. Elle rentra alors chez elle rejoindre son mari. Ce soir là, elle se demanda si elle avait envie de nager avec les requins. Elle en était curieuse en tout cas.De son côté, Ernest entra dans la première bouche de métro et s’empila au milieu des citadins. Il pensa alors que si les poissons se déplaçaient en banc, c’était suite à une longue évolution de plusieurs millions d’années pour mieux répondre aux attaques des prédateurs. Les hommes avaient mis à peine 7000 ans pour s’entasser les uns contre les autres, juste pour travailler, pour leur survie à eux-aussi. C’était un bien étrange monde.Il repensa à Emilie et à ce qu’elle avait dit… Peut-être que dans quelques années, elle nagerait à ses côtés avec les derniers des requins, et que ses picotements seraient toujours là, et qu’ils lui diraient cette fois : « Suis-la, elle t’aime elle-aussi. » Et ce doux songe, il le devait à son système de pensée qui lui laissait croire que tout était possible, que tout entrait dans un système de probabilités, mais que néanmoins, il ne fallait pas trop espérer.